Voyage en terre inconnue

Août

Je suis bien installée sur mon siège, côté hublot avec : ceinture de sécurité attachée, tablette et siège relevés, portable en mode avion et sac à main calé sous le siège avant.
Je n’arrive toujours pas à y croire.
Pourtant je suis en plein décollage.
Il y a bien eu la petite boule au ventre ce matin en me levant mais elle s’est évaporée quand j’ai posé les pieds sur le tarmac de l’aéroport.
Je souris en regardant les nuages défiler devant moi, je me sens comme une petite fille un jour de Noël.
Ça y est ! Je pars !
J’ai mon visa, mon guide tout neuf et un hébergement pour commencer.
Pour le reste, pas de plan.
Vers l’inconnu je vole et ça me va tellement bien…
Tiens, la nuit commence à tomber, je ne verrais pas grand chose à l’atterrissage.
Tant mieux, j’adore les surprises !

Septembre

Je suis la fille assise sur la chaise juste à côté de vous.
Celle que vous remarquez à peine. Celle qui ne parle pas.
Oui juste là à côté de vous. Celle à qui vous souriez de temps à autre.
Elle vous intrigue cette étrangère. Les questions vous brûlent les lèvres.
Vous ne vous moquez pas de ses comportements déplacés.
Elle vient tout juste d’arriver, normal d’être un peu à côté de la plaque.
Les yeux écarquillés elle passe tout au crible : gestes, attitudes… tout ce qui peut lui donner des informations utiles sur comment se comporter dans ce nouveau monde.

Vous essayez de lui apprendre quelques mots dans votre langue.
Elle essaye de répéter ces sonorités qu’elle arrive à peine à entendre.
Elle finit par émettre un son que vous reconnaissez vaguement.
Le lendemain, tout sera à recommencer, et encore, et encore. Trop compliqué, trop différent.
Il lui faudra décomposer chaque mot maintes et maintes fois avant de réussir à le mémoriser. 

Vous souriez.
Elle sourit aussi celle qui ne parle pas votre langue.
Elle vous écoute. Elle a très envie de communiquer avec vous.
Elle fait ce qu’elle peut pour essayer de vaguement comprendre ce qui se passe.
Parfois elle a les larmes aux yeux en écoutant vos récits dont elle ne capte rien.

Tout ça l’épuise. Très vite tout se brouille dans sa tête.
C’est comme si elle basculait dans une autre réalité.
Vos discussions ne sont plus qu’un murmure. Sa concentration glisse sur vos mots…
Elle se laisse bercer par leur flot.
Il fait encore chaud et les pales du ventilateur claque.
Ses yeux papillonnent, elle est toujours là assise à côté de vous.
Elle vous sourit et tente de s’occuper comme elle peut.
Elle regarde les reflets dans les vitres comme autant de nouvelles pièces à explorer.
Elle colore les parfois de son imaginaire. 

Au bout d’un moment, inéluctablement ses yeux se ferment. C’est plus fort qu’elle. La plupart du temps elle arrive à faire en sorte que vous ne le voyez pas. Pas cette fois. Tant pis. Elle s’excuse d’un geste. Vous ne lui en tenez pas rigueur. Elle va se coucher.

Novembre

Retour à l’aéroport, vol en sens inverse.
Je m’apprête à rentrer dans cet endroit que j’ai eu l’habitude d’appeler « chez moi. »
Un « chez moi » que je n’ai pas quitté à cause de la guerre.
Un « chez moi » où je ne suis pas en danger.
Un « chez moi » où je ne rentre pas pour retrouver parents ou enfants que j’ai été obligée d’abandonner.
Un « chez moi » où je ne rentre pas car j’ai été expulsée.
Un « chez moi » où je ne rentre pas car on m’a volé ma dignité.
Un « chez moi » où je ne rentre que parce que j’étais une volontaire, une expatriée de quelques semaines, avec mon billet de retour au fond du sac.
J’ai la chance d’être née au bon endroit.

Je m’apprête à rentrer dans cet endroit que j’ai eu l’habitude d’appeler « chez moi. »
Ça fait bizarre.
Je ne suis plus tout à fait la même.
J’ai perdu quelques plumes en arrivant ici.
Au début je me sentais un peu nue, un peu gauche.
Maintenant elles ont été remplacées par d’autres qui apportent de nouvelles couleurs au spectre de ma vie.
Celles-ci sont un peu abîmées aux encornures mais elles sont plus grandes et leur couleur est plus intense.
Avec elles je peux voler plus loin, plus longtemps, même en cas de vents contraires.
Mais surtout depuis la salle d’embarquement je pense à eux, tous ceux à qui on les a coupé les ailes. Tous ceux qui malgré tout continuent à se battre chaque jour pour ne pas tomber…

Cet article a été publié dans Carnet de voyages, Textes. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s